[La langue de la fin du monde] 2084

Titre du livre : 2084, la fin du monde

Auteur : Boualem Sansal

Genre(s) du roman : Roman contemporain d’anticipation, dystopie

Edition :Gallimard (Blanche)

Parution originale : 2015

Nombre de page : 274

2084

L’histoire : L’Abistan, empire du prophète Abi, s’étend jusqu’aux frontières où plus rien n’existe. Rien n’existe en dehors de l’Abistan, de son dieu unique et de son prophète.
Dans cet empire où tout le monde surveille tout le monde et où toute pensée originale est condamnée, Ati se met à douter. Tombant par hasard dur un mystère qui prouverait les mensonges du système, cet homme lambda se lance dans une enquête à travers le territoire de l’Abistan où il remettra en question tous les fondements de la seule société qu’il connaît.


AVIS :

2084 est un livre que je n’aurai probablement pas lu aussi vite si je n’avais pas eu à lire un livre de la rentrée littéraire pour les cours. Oui, j’étais curieuse de voir ce que 1984 donnait transposé dans les Moyen-Orient, oui, j’aime beaucoup les romans orientalistes, mais je n’étais pas prête à acheter un livre de la rentrée (grand format et donc un peu cher) ce mois-ci : j’ai un budget à tenir moi ! Mais voilà, je devais lire un livre de la rentrée littéraire, et si mon cœur balançait entre cinq, six, sept, huit livres, ma curiosité me faisait pencher sur cet achat-là. En plus j’avais lu un article intéressant sur ce livre peu de temps auparavant, j’étais donc quelque peu formatée pour l’acheter. Verdict ? Je n’ai pas autant aimé que je m’y attendais, mais j’ai tout de même beaucoup apprécié la lecture de ce livre.

La langue est au centre de l’histoire de 2084. Il est constamment question du pouvoir des mots et des langues, il est donc clair qu’un soin particulier a été porté au texte. On trouve énormément de belles trouvailles sur la langue : l’abistan n’est composé que de mots monosyllabiques, faisant perdre toute musicalité, tout pouvoir à la langue, de nombreuses étymologies vraies et fausses nous sont proposées, les mots que nous connaissons sont devenus inconnus et dépourvus de sens, la langue écrite est soignée, contrastant avec celle du pays. Mais cela suffit-il pour faire un beau texte ? Et bien oui et non. Oui parce que le style est très soigné. On a l’impression d’entendre une mélodie de la phrase qui est très plaisante à lire, d’autant plus que le charme des mots, leur pouvoir envoûtant est au cœur de ce texte. Non parce que par moments, la beauté des phrases est imperméable. J’avais toujours besoin de lire un ou deux paragraphes avant de pouvoir entrer dans l’histoire parce qu’il me fallait un temps d’adaptation à ce phrasé particulier. Attention, il ne faut pas croire que le texte soit hermétique ou quoi que ce soit. Ce n’est pas un style élitiste, seulement le style d’un homme qui prend plaisir à magner les mots. Ni le style ni le rythme ne sont ampoulés, le picaresque et l’humour sont de la partie, la lecture s’enchaîne avec facilité. En tant que lecteur on se retrouve souvent dans la tête du personnage principal à suivre ses questionnements. Se sont des questionnements un peu nébuleux, qui demandent de la réflexion, pourtant ils sont très clairs, faciles et agréables à suivre. D’autant plus que le tout est saupoudré d’ironie et d’humour. Mais n’empêche, il faut un petit temps d’adaptation pour pleinement apprécier la lecture !

Heureusement, l’histoire permet de rentrer dans cette langue particulière, parfois hermétique. En effet, celle-ci est très agréable à suivre et, à l’instar du lecteur lisant 1984, on veut savoir ce qu’il adviendra d’Ati. Son parcours commence relativement rapidement et ne se fait pas attendre. C’est au moment où il commence à avoir des doutes que l’histoire débute. Le lecteur est assez dérouté dans cet univers inconnu dans lequel il est plongé, mais au fur et à mesure qu’Ati se questionne, le narrateur donne des informations sur l’Abistan ; la mythologie du livre s’étoffe. On retrouve certains parallèles (ou même des hommages) avec 1984, mais heureusement, il y a suffisamment de divergences pour qu’on puisse être surpris par les péripéties. Ici, pas de Big brother watching us, mais un livre sacré, constamment réécrit, qui fait loi et des citoyens ravis d’espionner leurs prochains.

Ce livre de la mécréance et du doute est présenté un peu à la manière d’un livre de loi grâce à des « chapeaux » résumant les parties qu’ils introduisent. Ils ont le triple avantage de donner une couleur à l’ouvrage, un avant-goût de ce qui va suivre et de permettre au lecteur, connaissant la ligne directrice de l’intrigue, de se concentrer sur la satire et les pistes de réflexion que proposent narrateur et auteur. En effet, même si l’intrigue vaut à elle seule la lecture du livre, la satire de l’extrémisme religieux est au centre de l’œuvre. Les clins d’œil et références sont nombreuses, le livre dialogue ainsi directement avec le lecteur qui est lui invité à poursuivre la réflexion même (et surtout) après la fermeture du livre.

Livre de réflexion donc, mais aussi livre picaresque avec sa brochette de personnages attachants, charmeurs et intrigants. Clairement, certains sont sous-développés, mais plusieurs semaines après avoir refermé le livre, trois quatre hantent toujours ma mémoire : j’aimerais les connaître plus. Dommage que ce livre ne nous permette que de passer furtivement dans leur vie : il reste un goût d’inachevé au moment du mot fin.

Finalement, 2084 est un livre qui m’a plu, bien que j’aurai aimé l’aimer plus. Les pistes de réflexion sont là, l’intrigue est entraînante, les personnages sympathiques et l’hommage beau, mais j’aurai aimé qu’il soit plus… Plus quoi, je ne suis pas certaine, mais plus, cela est certain. Peut-être est-ce la langue qui m’a empêché de complètement me plonger dans l’histoire, peut-être avais-je de trop grosses attentes, peut-être cent mille autres choses, mais le fait est que malgré le plaisir que j’ai eu à lire ce livre, je n’ai pu m’empêcher d’être un peu déçue en refermant le livre. Il reste cependant un livre de la rentrée littéraire qui vaut le coup d’être lu, ne serait-ce que pour la sonnette d’alarme que sonne avec brio, beauté et humour Boualem Sansal à travers les pages. N’hésitez pas à le rechercher dans vos bibliothèques favorites. Veillez cependant à ne pas attendre un 1984 bis, parce que ce n’est pas le cas. Il s’agit bien plus d’un hommage que d’une réécriture et la comparaison avec l’excellent niveau du livre d’Orwell risque de vous décevoir alors que 2084 n’est vraiment pas mauvais.


14/20

Dépaysant et poétique

« Il eut soudain une intuition, le plan était si clair : le Système ne veut pas que les gens croient ! Le but intime est là, car quand on croit à une idée on peut croire à une autre, son opposée par exemple, et en faire un cheval de bataille pour combattre la première illusion. Mais comme il est ridicule, impossible et dangereux d’interdire aux gens de croire à l’idée qu’on leur impose, la proposition est transformée en interdiction de mécroire, en d’autres termes le Grand Ordonnateur dit ceci : « Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter, dites et répétez que ma vérité est unique et juste et ainsi vous l’aurez constamment à l’esprit, et n’oubliez pas que votre vie et vos biens m’appartiennent. » »

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