Nos [éphémères] jours heureux

Titre du livre : Nos jours heureux

Auteur : Gong Ji-Young

Genre(s) du roman : Contemporain

Public visé : Adultes

Edition : Picquier

Parution originale : 2005 (2015 pour le format poche)

Nombre de page : 357

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De quoi il est question : Yu-jeong a le cœur en miettes lorsque sa tante Monica, qui est religieuse, l’emmène à la Maison d’arrêt de Séoul visiter un condamné à mort. Rien ne semble pouvoir rapprocher une jeune désespérée de bonne famille d’un triple meurtrier, et pourtant… Au fil de leurs rencontres, ils vont se raconter avec sincérité leurs « vraies histoires », affronter les ténèbres et découvrir les lumières éblouissantes au sein de ces ténèbres, réparer leurs âmes meurtries.


AVIS :

Nos jours heureux et moi, c’est une longue histoire. Tout d’abord, celle d’un film : Maundy Thursday, choisi pour une affiche très douce, et moi pleurant comme une madeleine à la fin du film. J’avais pas prévu ça, moi, je ne savais même pas qu’il serait question de la peine de mort en lançant le film. Et puis trois ans plus tard, je flache sur une couverture. Je lis le résumé et ne peux que me rendre à l’évidence : c’est la même histoire. J’ai très envie de l’acheter, mais ai un peu peur d’être déçue. Pendant un an je guette sa sortie en livre de poche, et en janvier dernier PAF ! Je tombe dessus dans un magasin. Forcément, je l’achète, et me jette dessus, pleine d’appréhension et d’attentes. Deux jours plus tard je suis en larmes sur mon lit : j’ai fini le livre. Il ne m’a pas déçue, loin de là…

Une des choses qui me faisaient un peu peur avant d’ouvrir le livre, c’était l’écriture et le style. Je n’avais rien contre l’auteure, loin de là – je ne la connais ni d’Ève, ni d’Adam – mais j’avais déjà été déçue par une traduction d’un livre chez Picquier : la langue sonnait faux. Dès les premières pages, mes réticences se sont envolées, Choi Kyung-ran et Isabelle Boubon ont fait un excellent travail avec ce livre.

Nous avons droit à deux récits : celui de Yu-jeong et celui de Yun-su, le condamné. Les deux sont à la première personne. Le premier suit les pensées de Yu-jeong, qui raconte ses rencontres avec Yun-soo et ce que leurs discussions provoquent chez elle, en questionnements et émotions. Le deuxième est le récit écrit de Yun-soo, de son enfance à sa condamnation. Les deux narrations s’alternent parfaitement. Les confidences de Yun-soo résonnent dans les non-dits de leurs rencontres, permettent à humaniser la « bête » que pense rencontrer Yu-jeong au début, et les parallèles se font rapidement entre ces deux êtres que tout semble opposer. Mais plus qu’une bonne construction narrative, c’est le ton bien distinct des deux récits qui réussi à donner des identités aux deux narrateurs. Le sarcasme que Yu-jeong utilise pour se protéger et la sécheresse du ton de Yun-soo dévoilent deux personnages blessés au plus profond d’eux-mêmes, foncièrement humains alors que hors du monde. Deux voix super attachantes qui rendent la lecture facile et agréable malgré un thème aussi dur que celui-ci. Les pensées des personnages sont très bien mises en évidence, de même que l’ironie, l’indignation, le sarcasme ressortent sans être forcés.

Le thème principal du livre est, bien sûr, la peine de mort. Au moment où le livre est sorti, les exécutions avaient repris de manière accélérée en Corée du Sud (suite à un meurtre particulièrement cruel) après une trêve de plusieurs années. Il est difficile de juger de l’impact qu’à pu avoir ce livre dans un pays où la peine de mort est encore de mise, mais la France est souvent citée dans le livre comme point de repère et l’on a droit à de nombreuses citations de Français ayant milité contre celle-ci, tels que notre Hugo national.

J’ai beaucoup aimé la manière dont est traité ce sujet. Le personnage de Yu-jeong est clairement là comme point de repère : elle voit d’abord le Yusun comme un monstre qui mérite le mépris et la mort, puis se met à voir l’humain qu’il est, et, sans pardonner ce qu’il a fait, l’apprécier lui-même pour ce qu’il lui montre. D’ailleurs, ils ne parlent quasiment jamais de ce qui les a amené là tous les deux. Ils se racontent des « vraies » histoires, les leurs, et pour eux, ils ne se résument pas à des tentatives de suicide ou à un triple meurtre. Ils se dévoilent petit à petit, s’apprivoisent et cela pousse Yu-jeong – et le lecteur – à se questionner sur la condamnation de Yun-soo. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que ce questionnement ne se limite pas à celui d’une « amie » du condamné. On voit également évoluer la relation gardien/prisonnier —nous permettant d’apercevoir la vie d’un homme passant son temps à accompagner des gens vers la mort, voir à la donner —, l’effort de la mère d’une victime pour pardonner le meurtrier de son enfant, le point de vue d’un juge, l’indifférence d’autres personnes, etc. La construction narrative permet la multiplication des points de vue : point de vue tranchant de Yu-jeong, celui appelant au pardon de sœur Monica, celui du coupable et citations contre la peine de mort. Et c’est bien.

La question est d’ailleurs moins de savoir si la peine de mort est mal ou bien, mais de savoir si elle est utile, de comprendre pourquoi des êtres humains sont amenés à tuer des gens. En quoi la peine capitale est-elle différente d’un meurtre perpétré par vengeance ? Naît-on monstre ou le devient-on ? Vastes questions maintes fois traitées, mais toujours très intéressantes à explorer. Pour cela, le parcours relaté de Yun-soo est un magnifique exemple. D’autant que l’auteur ne cherche pas à juger ou pardonner des actes infâmes mais à les comprendre, et c’est clairement ce qui fait la force de ce livre.

Cela ne fonctionnerait pas sans d’excellents personnages. Ils sont là : Yu-jeong et Yun-soo. Deux personnages en écho. « On est pareils » pense Yu-jeong, et elle à raison. Tous les deux sont victimes et coupables — à des échelles très différentes, certes. À travers leurs entretiens, ils vont tous les deux se rouvrir aux autres, en acceptant ce que l’autre a à leur offrir, ils vont se reconstruire eux-mêmes, se pardonner et enfin aller de l’avant. Nous avons là deux vies brisées qui s’apprivoisent doucement, et c’est magique à suivre. Il est très dur de parler de ces deux êtres sans spoiler le roman, donc je ne vais pas m’étendre, mais ils sont tous les deux touchants, complètement humains. Ils se livrent très peu, leurs « histoires vraies » sont dispensées avec parcimonie, mais elles construisent des personnages de roman qui font vrais, qui touchent le lecteur. Ce n’est pas pour rien que j’étais en pleurs à la fin de ma lecture !

À travers cette relation, mais surtout avec le personnage de sœur Monica, le livre traite les thèmes du pardon, de la pénitence, et de la croyance. Honnêtement, j’avais très peur au début de tomber sur un discours pro-chrétien, d’autant plus que la question de la foi est beaucoup plus présente dans le livre que le film. Mais heureusement, elle n’est jamais prêchée. Il est plus question de choix, de soutient et la question de la croyance est finalement assez secondaire. Elle permet de soutenir une réflexion sur la peine de mort, c’est tout. A leur première rencontre, Yun-soo dit à sœur Monica qu’il ne s’ « intéresse » à Dieu que parce que cela lui permet d’avoir des visites. Ce à quoi elle lui répond que cela n’a aucun intérêt, l’important est qu’il aille vers les autres et qu’il accepte enfin de lui parler. Je trouve que cela résume parfaitement le traitement de la religion dans ce livre.

Je vais peut-être m’arrêter là. J’ai énormément de choses à dire sur ce livre qui aborde de nombreux sujets, mais finalement je pense pouvoir le résumer à cela : ce livre est un hymne à la vie et au pardon. Il apporte des réflexions très intéressantes sur le sujet de la peine de mort, mais est surtout hyper touchant, grâce à la relation subtile entre Yu-jeong et Yun-soo, à leurs histoires magnifiques. Ce livre m’a peut-être laissée au tapis émotionnellement, épuisée après avoir versé toutes les larmes de mon corps, mais le souvenir que j’en garde est celui d’un doux réconfort réciproque. Je ne peux clairement que vous conseiller de vous jeter dessus. Avec une boîte de mouchoirs à portée de main !.


20/20

Bouleversant

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